La question du père Noël.

Que voulons-nous transmettre aux enfants à travers cette histoire ? Quel est l’intérêt de maintenir l’enfant dans une illusion ? La légende du Père Noël, sans « mensonge », occulte-t-elle, ce que certains nomment « la magie de Noël » ?

Un peu d’histoire…

Noël est une fête syncrétique, d’origine culturelle puis religieuse qui s’est étoffée au fil des siècles, des influences de diverses croyances et coutumes issues de plusieurs pays du Monde. Aujourd’hui, en Europe, les coutumes et traditions fêtées durant la période de Noël ne sont pas les mêmes selon les pays. En France, Noël est une fête encore lié à la religion mais, il faut l’avouer, aujourd’hui, elle est fortement rattachée au Père Noel et à son histoire.
D’ailleurs, l’image populaire du Père Noel, son histoire, ses vêtements, sa vie ont largement été imaginés et diffusés par Thomas Nast, un caricaturiste Américain, qui a dessiné un Santa Claus pour la première fois en 1863 . Les illustrations et les histoires ont été publiées et diffusées par le journal Harper’s Weekly.
(Coca Cola n’a fait que le reprendre à son compte pour faire de Noël une tradition résolument commerciale.)

Le mythe

Certains parlent du mythe du Père Noël et il semble donc nécessaire de s’accorder sur ce terme.
Le mythe est un récit qui s’inscrit dans une continuité narrative, incluant un cadre, des personnages et une action précise, il peut avoir une racine religieuse et se caractériser par le fait de rendre intelligible une énigme de l’existence.
Il est clair que l’histoire du Père Noel inscrite dans toutes les familles, raconte le même père noël, ayant la même tenue, et surtout le même but : apporter des cadeaux aux enfants sages. Noel est certes une fête culturelle et religieuse, mais le Père Noel, les lutins ou elfes et les reines n’ont pas l’aura sacrée de Mithra ou Sol Invicti. Autrement dit, dans l’absolu, il serait plutôt absurde d’imaginer vouer un culte au Père Noël…
Et puis en quoi le « mythe » du Père Noel serait une réponse à une question existentielle ?
Certains évoquent également dans l’histoire du Père Noel, une forme de rituel. Tel un passage initiatique qui permettrait à l’enfant d’entrer dans le monde des adultes. Mais est-ce que ce rite explique vraiment le monde? Faut-il y voir une (re)naissance vers le monde de l’adulte ? Et si cela était le cas, quelle en serait sa traduction, celle d’un monde où l’adulte peut s’octroyer le droit de maintenir l’enfant dans une illusion, voire dans l’ignorance ? Et par extension, l’idée même qu’un être humain peut user de la crédulité d’un autre être humain ?
L’histoire du Père Noel est donc une légende, qui révèle être le témoin d’un capital culturel partagé et dont le récit et l’image du Père Noël ont été façonnés au fil du temps dans et par un imaginaire collectif.
Le Père Noël est donc issu d’un imaginaire et l’imaginaire est ce qui est créé par l’imagination, et n’existe que dans l’imagination. Donc il ne s’agit pas seulement de la question d’y faire croire ou non, de mentir ou pas. Il s’agit aussi de la question d’imposer à l’enfant un imaginaire comme un fait réel.

Mais qui est Père Noël ?

Tout le monde connaît ce personnage d’un certain âge, avec de l’embonpoint, une grande barbe, un manteau rouge et blanc, des bottes, et une hôte remplie de cadeaux à distribuer. Sa compagnie semble être des plus chaleureuses….
Sur le papier, le Père Noël vit au Pôle Nord avec ses lutins, il dirige un petit commerce de jouets traditionnels. Autrement dit, il est PDG d’une multinationale de fabrique de jouets, dont la plupart sont Made in China, et fabriqués soit par des lutins au mieux, sinon par des enfants. Le Père Noël livre donc ses jouets une fois par an à tous les enfants du monde entier, il le fait grâce à un traîneau volant tiré par des rennes. Il passe ainsi par la cheminée des maisons ou par les tuyauteries des immeubles pour déposer les cadeaux commandés, au pied d’un vrai sapin (décapité et décoré de plastique et de neige blanche toxique, pour l’occasion). En bon patron, le Père Noel assume ses responsabilités en réalisant personnellement la livraison de chaque cadeau, mais assume-t-il vraiment ce qu’il livre : il le fait quand même la nuit et sans bruit. Les cadeaux sont généralement emballés dans du papier décoré furtivement de nœuds en plastique …plastique qui finira incognito au fond de l’Océan (alors qu’un beau tissu ferait l’affaire !)
L’agenda et le planning du Père Noel se résument donc à une seule nuit de travail durant laquelle il s’introduit impunément dans toutes les maisons des enfants, enfin non… seulement celles des enfants « sages »…
Bon, voilà les faits… et cette histoire est racontée aux enfants, certes, pas vraiment de cette façon, mais plutôt l’histoire avec des paillettes et des flocons Reine des Neiges parce que c’est la « magie de Noël »…
Il est intéressant de noter ici que les enfants sont capables de « croire » des éléments invraisemblables, sans réaliser à quel point, au-delà des faits merveilleux ou fantastiques, l’histoire reste truffer d’incohérences. Et si l’enfant commence à réaliser cela, l’adulte s’empresse d’apporter des preuves…

Les preuves d’un mensonge organisé.

L’enfant est donc victime malgré lui, malgré son jeune âge et dont il ne peut se soustraire tant le monopole cognitif est prégnant. Le sociologue, Gérald Bronner écrit dans l’article Cahiers internationaux de sociologie « qu’aucune offre cognitive concurrentielle ne se propose encore. [L’enfant] n’a donc, a priori, aucune raison de ne pas endosser cette croyance ».
Autrement dit, puisque la plupart des parents, des grands-parents, des amis et plus largement des magasins et de l’état même (dont la Poste, qui propose un service de secrétariat du Père Noel, pour lire et répondre aux lettres écrites… ou dictées) perpétuent cette croyance au Père Noël, l’enfant ne peut que se soumettre à cette croyance.
Dan Sperber, anthropologue, linguiste et chercheur en sciences cognitives note ainsi dans Methodological individualism and cognitivism in the social sciences que « Les individus naissent et grandissent dans une société où ces mythes sont déjà là. Ils les entendent de la bouche des anciens qu’ils ont de bonnes raisons de croire. Les mythes sont donc acceptés en vertu d’un «argument d’autorité» raisonnable. Si certaines personnes trouvent réellement un mythe incroyablement incroyable, elles pourraient aussi trouver incroyable que les anciens et presque tous les autres autour d’eux se trompent gravement dans leur croyance. Un degré raisonnable de modestie intellectuelle pourrait suggérer qu’ils suivent l’opinion commune plutôt que leur propre ratiocination »,»
Il faut relever qu’il s’agit d’un argument d’autorité et que de fait, l’enfant accorde ainsi plus d’importance ou de crédit à la personne qui raconte l’histoire plutôt qu’à son contenu. Ce qui expliquerait aussi pourquoi l’enfant a tendance à plus ou moins occulter les incohérences du récit.
Le Père Noel fait partie de l’imaginaire de Noël, mais doit-il faire partie d’un mensonge ?
De plus, faire croire au Père Noel ou raconter sa légende, c’est aussi véhiculer l’image de ce qu’il représente aujourd’hui, car oui le Père Noel est également un reflet de notre société…

La magie du chantage !

Certains parents accordent au Père Noël la liberté de juger leur propre enfant puisque finalement, c’est lui seul qui décide s’il a été assez sage durant toute l’année pour mériter son cadeau. Car les enfants désobéissants n’auront rien…Enfin si… ils auront un cadeau « car c’est la magie de Noël avec des paillettes » mais ces enfants étiquetés désobéissants auront appris et subis le chantage au PN et aux cadeaux durant les quelques semaines qui précédent Noël…sinon durant toute l’année.
Dans le Nord, les adultes ont un double argument d’autorité : le chantage au « Père Noel », Saint Nicolas et la peur du père Fouettard ! Saint Nicolas qui est fêté le 6 décembre, et est accompagné par le Père fouettard, c’est ce dernier qui se charge de kidnapper les enfants désobéissants.

Et l’enfant dans tout ça ?

Comme je l’ai précisé précédemment, l’enfant croit ce qu’un adulte, jugé comme référent et crédible, lui raconte. L’adulte contribue à rendre vraisemblable une histoire en lui apportant des preuves : lettres au Père Noël accompagnées d’une réponse attendue, le trône du Père Noël dans les centres commerciaux… L’enfant est donc imprégné d’une croyance dont il ne peut pas vraiment douter.
Mais il arrive aussi le jour où l’enfant, proche de ses 7 ans, doute de cette histoire, à cause d’une concurrence « éclairée » : « A l’école, j’ai entendu que… »
Qui l’enfant doit croire? Ses camarades de classe? Sa famille ? Forcément, il va croire sa famille, car il a confiance en sa famille…jusqu’au moment où, la magie du Père Noël rompue devient progressivement ou soudainement une déception ou une colère. Il réalise que dans l’univers de l’adulte, il existe le mensonge collectif. Pour autant, ce passage peut être aussi perçu comme un rituel, où l’enfant entre dans le monde de l’adulte.
Cependant, comment vous sentiriez-vous si on vous racontait une belle histoire pleine de magie et que amis vous maintiennent dans cette illusion volontairement pendant des années… Puis qu’un jour, vous vous rendiez compte, soit par vous-même ou soit parce qu’on vous l’aura avoué, que c’est une jolie histoire ? Appelleriez-vous encore ça une « bonne blague » ? Est-ce vous ne vous sentiriez pas trompé ? Est-ce que ce rituel vous permettrait de vous sentir inclus dans une communauté, qui jusqu’alors vous a menti ?
Concernant l’enfant, comme une manipulation communément acceptée, accompagnée de douces violences ordinaires pour imposer une autorité qui ne considère ni ne respecte l’enfant en tant qu’individu libre mais imperméable voire vulnérable, le Père Noel permet à l’adulte d’user de la crédulité de l’enfant, et qui, en plus s’en amuse car il pense que c’est mignon !
Jusqu’au jour où finalement l’adulte décidera que l’enfant est devenu trop grand pour continuer à y croire, et que ce même adulte pense que cela devient presque préoccupant que l’enfant y croit encore. Et oui, lorsque l’enfant a été maintenu jusqu’à l’âge de 10 ans dans une illusion sans qu’il s’en aperçoive, de nombreux adultes pourraient y voir un signe inquiétant …et c’est moins « magie de noël » qu’un enfant de 4 ans qui y croit…

« On le fait car c’est comme ça » !

C’est « comme ça » ? Mais quand on dit « c’est comme ça », qu’est-ce que cela sous-tend ? Est-ce l’idée de perpétuer une croyance ? Remettre en question le « c’est comme ça » revient à se poser la question du « pourquoi je fais ça ? »
Souhaitons-nous développer la crédulité des enfants en perpétuant le « c’est comme ça » ?
Du son côté, Maria Montessori, pédagogue Italienne, interrogeait ceci « Que cultive-t-on ainsi dans ces esprits immatures, que trouvons nous de semblable dans le monde des adultes qui puisse faire comprendre à quelle forme définitive on préparerait l’esprit avec une telle éducation ? Il y a des hommes qui, réellement, prennent un arbre pour un trône et donnent des ordres comme un roi; quelques-uns qui croient être Dieu, parce que les ‘fausses perceptions’, et, dans des formes plus graves, les ‘illusions’, sont le commencement de faux raisonnements, et les concomitants du délire. (…).
Nous croyons pourtant développer beaucoup l’imagination de l’enfant à croire comme vraies des choses fantastiques; ainsi, par exemple, Noël est personnifié dans certains pays latins par une vilaine femme, la Befana, qui voit à travers les murs, descend par les cheminées et porte des jouets aux enfants qui ont étés sages, tandis qu’elle laisse du charbon à ceux qui ont été méchants. Dans les pays anglo-saxon, au contraire, Noël est un vieillard caduc, couvert de neige, qui porte dans un panier énorme les jouets aux enfants, en entrant réellement la nuit dans leur maison. Mais comment ce qui est le fruit de notre imagination pourrait-il développer l’imagination des enfants ? Nous seuls imaginons et non eux: ils croient, ils n’imaginent pas. La crédulité est, en effet, une caractéristique des esprits non évolués auxquels manquent l’expérience et la connaissance des choses réelles, et auxquels l’intelligence qui distingue le vrai du faux, le beau du laid, le possible de l’impossible fait encore défaut. Est-ce la crédulité que nous voulons développer chez nos enfants, uniquement pour cette raison que dans la période où ils sont naturellement ignorants et non évolués ils se montrent crédules ? Certes, la crédulité peut exister aussi chez l’adulte, mais elle est en contraste avec l’intelligence, et n’est ni son fondement ni son fruit. C’est dans les temps d’obscurantisme intellectuel que la crédulité germe, et nous sommes fiers de les avoir dépassés. Nous jugeons la crédulité un stigmate du manque de civilisation »
(Alternative Montessori)
Puis au-delà de cela, il y a aussi toutes les idées qui sont véhiculées autour du cadeau, et qui soulèvent une autre question importante, celle de la récompense : « Je suis sage et j’obéis car je veux mon cadeau ».
Mais aussi plus largement la question, d’une société de consommation irraisonnée, qui se résume souvent au paraître et à l’avoir plutôt qu’à l’Être et être ensemble, quitte à dérégler un système.

La magie de Noël

Nul besoin d’un père noël pour parler de la « magie de noël ». Noël est un prétexte pour se préparer et s’ouvrir à l’autre pour être ensemble. Noël est pour beaucoup un jour merveilleux, une période d’accalmie dont la douceur réchauffe les cœurs et ravivent les jolis souvenirs et les anecdotes familiales. Et l’un des plus beaux cadeaux que l’on puisse faire est notre temps et notre attention… Noël serait alors peut-être à voir comme une piqure de rappel ?

Quoiqu’il en soit, il est temps de remettre en questionla tradition qui consiste à faire croire au père Noël et des « oui mais c’est comme ça, c’est la magie de Noël », pour offrir enfin un vrai cadeau aux enfants, qui leur sera utile toute leur vie : la curiosité et l’esprit critique.

Adeline Charneau.

30 novembre 2016